Idées & débats
Stephan Haggard Alternatives Internationales n°064
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Entre 1994 et 1998, des centaines de milliers de Nord-Coréens selon les autorités, des millions selon certaines ONG, sont morts de faim. Aujourd'hui encore, l'insécurité alimentaire est structurelle dans ce pays cadenassé. En cause, les aléas climatiques, mais surtout un système productif que ne renierait pas Staline.

Au milieu des années 1990, entre 600 000 et un million de Nord-Coréens sont morts durant l’une des grandes famines du XXe siècle. Cette tragédie ne résulte pas de causes naturelles seulement, telles les inondations qui se déroulèrent en 1995. Il faut plutôt en chercher la cause dans la volonté de l’État de réaliser l’autosuffisance du pays. Et surtout dans l’indifférence du régime à l’égard du bien-être de sa population.

Les origines de la famine remontent aux premiers temps du régime et de sa politique agricole. Tôt dans l’après-guerre, les autorités nord-coréennes interdirent les marchés privés, contrôlant la production et la distribution des céréales de base. La production fut collectivisée via des fermes d’État et des coopératives. Les habitants des villes recevaient des rations alimentaires par l’intermédiaire du Système public de distribution.

En raison de conditions peu propices - la latitude septentrionale du pays et le manque de terres arables -, cette agriculture dépendait largement d’intrants industriels (engrais, pesticides) et de carburant pour l’irrigation. Du coup, quand l’économie industrielle administrée par l’État commença à ralentir dans les années 1980, les rendements et la production agricoles chutèrent aussi. Divers éléments (parmi lesquels des témoignages de réfugiés et l’apparition tardive des premières règles chez les adolescentes) suggèrent que certaines parties de la population ont souffert d’insécurité alimentaire dès les années 1980.

Les inondations n’ont été que la goutte d’eau

À partir des années 1990, le pouvoir nord-coréen subit, en outre, les effets de l’effondrement de l’Union soviétique qui avait longtemps servi de protectrice au régime. Ce soutien disparaissant, le régime se trouva confronté à un nombre limité d’options. Le plus rationnel eût été d’ouvrir l’économie et de développer les exportations ce qui aurait permis d’importer de la nourriture sur des bases commerciales. Une telle ouverture aurait aussi permis au pays d’emprunter sur les marchés financiers et d’attirer des investissements étrangers. Autre possibilité : la Corée du Nord aurait pu faire appel à temps à l’aide étrangère. Refusant de ce type de rapports avec le monde extérieur, la seule stratégie qui lui restait face aux pénuries croissantes de nourriture était de comprimer la consommation. Les autorités diminuèrent les rations alimentaires en 1990-1991, lançant une campagne intitulée "Mangeons deux repas par jours".

C’est en 1995 seulement que de grandes inondations fournirent au régime un prétexte pour tenter de dissimuler ses responsabilités dans l’apparition de la famine et en appeler enfin à une aide étrangère de grande envergure. La Russie avait déjà fait savoir qu’elle ne souhaitait - ni ne pouvait - poursuivre son soutien à la Corée du Nord. La Chine avait en partie pris le relais, mais était incapable de supporter toute la charge. Lorsque le Japon et la Corée du Sud se montrèrent réticents à fournir une aide importante, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, appuyé par les États-Unis et des pays européens, vint à la rescousse avec un programme d’aide massif qui démarra en 1995. Mais à ce moment-là, une large part des dégâts avaient déjà été faits.

La nourriture passe après les avions de chasse

Surtout, dès que l’aide commença à arriver dans le pays, le régime décida de réduire ses importations commerciales d’aliments ! Au lieu d’utiliser l’aide comme un complément à l’alimentation produite localement et à celle qu’il importait, le gouvernement l’utilisa comme un soutien à sa balance des paiements. Ce qui libéra de l’argent pour d’autres dépenses à ses yeux prioritaires, comme l’achat d’avions de chasse MIG au Kazakhstan. De manière générale, les dépenses militaires ont constamment représenté 25 % du revenu national environ ce qui fait de ce pays l’un des plus militarisés de la planète. Même après que l’économie eût commencé à se rétablir à la fin des années 1990 et que les importations eussent globalement augmenté, celles d’aliments restèrent minimes.

Les plus touchés par la famine furent les jeunes et les personnes âgées. Une enquête du PAM réalisée en 1998 montre que les enfants de sept ans étaient 20 % plus petits que les Sud-Coréens du même âge et pesaient 40 % de moins. La communauté humanitaire dut en outre faire face à un environnement très hostile. Les autorités nord-coréennes n’autorisèrent ni évaluation normale de la situation, ni activités de suivi. Et au début, empêchèrent même le PAM de recourir à des personnes de langue maternelle coréenne. Les organismes d’aide ciblèrent alors des institutions comme les orphelinats, les écoles et les hôpitaux, présumant que ces populations étaient plus vulnérables. Même là, l’aide devait passer par le Système public de distribution. De telles contraintes furent imposées alors qu’à son pic, le programme d’aide visait environ un tiers de la population (7 millions de personnes). Entre 1998 et 2000, plusieurs ONG, dans l’impossibilité de travailler efficacement, cessèrent leurs opérations.

Ce faible suivi de l’aide laissait une grande latitude au détournement. On pense souvent que cela profita surtout aux militaires et à l’élite politique. Il y a une part de vrai. Dès sa naissance, le régime nord-coréen avait mis au point un système de classification de la population (songbun), fondé sur le passé de chaque famille et sa loyauté politique présumée. Les Nord-Coréens sont divisés en trois classes : loyales, hésitantes et hostiles. Ce système pèse lourd sur l’accès des individus à l’éducation, leur emploi et le lieu où ils résident. Il joua un rôle dans l’accès à la nourriture, l’élite recevant des rations plus grandes - et mieux garanties - que les catégories moins avantagées. À l’autre extrême, on trouvait les Nord-Coréens enfermés dans le gigantesque système carcéral, dont les grands camps de concentration pour prisonniers politiques. À certains moments, ces camps ont pu renfermer jusqu’à 400 000 personnes, soumises à la torture, mais aussi à la privation de nourriture.

Les affamés ont créé leur propre marché

Pour autant, l’idée que l’aide fut détournée vers l’élite n’est pas entièrement juste. Car de toute façon, cette élite bénéficiait toujours en premier de la production intérieure. En fait, une part importante de l’aide étrangère - la moitié peut-être à son pic - fut détournée par des officiels de différents niveaux vers une économie de marché émergente qui devint le principal canal par lequel les Nord-Coréens purent accéder à l’alimentation.

Ce processus de "marchéisation par le bas" fut l’une des conséquences les plus significatives de la famine. Faute d’accès au Système public de distribution, les foyers se trouvèrent contraints de gagner un revenu pour acheter de la nourriture. Ils développèrent toute une série d’activités entrepreneuriales de petite échelle, telles que la fourniture de services (réparation de vélos, cuisines de rues), la vente de leurs quelques biens, mais surtout le petit commerce. Bien que les autorités n’aient cessé de harceler ceux qui s’y livraient, le régime ne put supprimer complètement ces activités. Ce processus de création d’un marché reste l’un des rares signes d’espoirs dans l’économie nord-coréenne.

La famine diminua à partir de la fin des années 1990. Mais la Corée du Nord reste dans une situation chronique d’insécurité alimentaire, avec jusqu’à un tiers de la population considérée comme vulnérable, selon le PAM. La solution n’est pas l’autosuffisance, mais plutôt le développement d’une économie industrielle qui permettrait au pays de gagner des devises étrangères et de financer des importations alimentaires, comme l’ont fait la Chine, la Corée du Sud et le Japon.

Cela dépend d’une réorientation stratégique plus large qui concerne l’économie mais aussi la sécurité nationale. Depuis la mort du président Kim Jong-il en 2011 et l’arrivée de son fils, Kim Jong-un au pouvoir, Pyongyang semble cependant incapable d’abandonner son programme nucléaire militaire ou de mettre en oeuvre des réformes économiques. Le pays a certes tiré quelques bénéfices indirects de son intégration croissante avec la Chine. Mais en l’absence d’un réel changement de trajectoire, la Corée du Nord reste extrêmement vulnérable à des chocs alimentaires.

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Pour en savoir plus

  • Famine in North Korea - Markets, Aid and Reform Stephen Haggard et Marcus Noland, Columbia University Press, 2007.

    La Faute. Une vie en Corée du Nord, Michael Sztanke et Alexis Chabert, Delcourt/Mirage, 2014.

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